Retour à Sanate |
Ma jeunesse court toujours dans les montagnes de Sanate.
J'aime venir à sa rencontre. Plus je me presse, plus
elle s'éloigne
de moi, marchant toujours à petits pas égaux, et je ne peux
la rattraper. Parfois, elle se retourne, me regarde, les yeux brillant
d'un feu accompli ; puis repart. La poursuite m'exalte, me
grise de bonheur, me décourage parfois...
Je n'oublierai pas ce samedi de 1959 où je rentrai
à Sanate après trois ans d’études et retrouvai,
avec insouciance, mon petit royaume. Mes amis Chlemoun
et Rouel, deux garçons délurés, y étaient
aussi rois. D'emblée ils m'annoncèrent la grande nouvelle :
— Icho, il y a beaucoup de perdreaux cette
année dans la montagne
!
— Formidable, leur répondis-je, nous les capturerons
!
Je me levais au point du jour et je partais le coeur léger
battre
les sentiers embaumés qui se frottaient aux jambes des chênes.
Chlemoun m'accompagnait. De mes mains
malhabiles, je
fouillais les tempes bouclées des buissons, et les creux du sol.
Je tombais parfois sur un nid. La mère perdrix, au plumage
d'une beau rouge cendré barré de noir sur les flancs, sautait
en boule ou s'envolait, affolée, en criant :
— Cacabo, cacabo
!
Je prenais deux ou trois de ses petits et les enfermais dans la
cage
que j'avais apportée. Quand ils étaient trop grands, les oiselets
s'échappaient et Chlemoun, agile et vif,
courait derrière
eux en riant. De retour à la maison, je plaçais la cage près
de la fenêtre. Chaque matin, ces perdreaux, symboles de fierté,
de dignité, de courage, pour les gens du pays, berçaient mon
réveil par les vagues de leurs paisibles mélodies. Je les récompensais
en les gavant de graines choisies. J'allais
aussi chercher des noix de galle, riches en tannin, dans
les chênes verts. Je les remettais le soir à Papa qui les vendrait
très cher aux marchands de Mossoul. Elles servaient à fabriquer
de l'encre et des teintures.
Sanate
Le monastère de Youssif
Hazzaya
Un jour, Rouel et moi, nous nous perdîmes
dans la montagne. Nous ne nous souvenions plus de ce chemin qui grimpait,
grimpait toujours, puis
redescendait vers des gorges étroites. Le soleil tapait dur, la
fatigue commençait à nous gagner. Nous finîmes par tomber sur
une bâtisse en pierres taillées, jointoyées à la chaux, qui
se cachait parmi les arbres pleins de huppes rousses, rosés et
noires et de piverts aux capuchons rouges.
_ C'est le vieux couvent ! s'exclama Rouel
en reconnaissant
les ruines.
Ce monastère fut fondé au VIIIeme
siècle par un moine, appelé
Atqen. Puis il devint un centre de vie
spirituelle de l'église
syriaque orientale. Il rayonna en Haute-Mésopotamie
iusqu'au
XVIIeme siècle, époque où il
perdit la plupart de ses religieux.
Des familles chrétiennes s'installèrent alors sur les terres
abandonnées. Le couvent retourna au silence, mais un village,
Omera, poussa autour. Rouel
courba la tête pour passer sous un petit portail formé de
trois gros blocs. Il poussa une porte et, se retournant, me pria
de le suivre. Je pénétrai dans une pièce voûtée. Sa surface ?
Une vingtaine de mètres carrés. Un autel servait encore
à dire la messe. Au fond de la salle, deux portes donnaient
accès aux quatorze cellules des moines. Deux tombeaux
attirèrent mon attention, celui de Mar
Atqen et celui de Youssif
Hazzaya, l’auteur de nombreux ouvrages,
qui disparut en 786.
— Ainsi, cet écrivain syriaque est enterré ici ! m'exclamai-
je.
Une sorte de gourmette géante était scellée au mur, juste à côté
des tombes.
— A quoi sert-elle ? demandai-je
à mon copain.
— A attacher les pieds des fous. Après les prières
d'usage,
Atqen "déchaîne"
les malheureux de leur haut mal et les guérit.
Dehors, les gros chênes du voisinage semblaient méditer sur
la
fragilité humaine. Leurs branches étaient couvertes de ces fichues
noix de galle, dont la quête avait égaré notre marche, mais
par respect pour le saint moine, nous n'en cueillîmes aucune.
une noce assyrienne (archives)
Le pique-nique à Bédranita
Une heure plus tard, nous sortîmes à pied du village. Ferdo
portait
mon frère Jamil, brun, gracieux, et les provisions. Il fit entendre
un long hennissement quand il reconnut la ceinture festonnée
de ceps qui ceignait notre domaine.
Ô charme des vignes et des vergers ! Là, tout contre les micocouliers,
les pampres tenaient le sceptre des couleurs somptueuses,
enchâssant leurs grappes de vermeil, d'ambre, d'hyacinthe,
de cornaline, et de jais dans le vert du feuillage.
Jamil sauta à terre et courut vers les raisins. Ferdo
le suivit d'un
pas vif, friand lui aussi de grains satinés. Maman s'installa
avec mes autres frères à l'ombre bruissante d'un noyer
et commença à préparer le repas. Papa me proposa de faire
un tour. Comme un roi d'Assyrie au coeur de ses jardins fabuleux,
il se promenait, d'un pas fier dans les larges allées d'où
montait l'arôme des fruits mûrs. Les pommiers tachetés de pourpre
ployaient sous le fardeau de
leurs escarboucles brillantes. Les pruniers jouaient avec leurs
billes d'agate, rondes et polies. Les figuiers nous jetaient en
hommage des bourses mauves qui se tendaient à nos pieds, découvrant
leur tissu carminé. Les grenadiers, hauts de trois mètres,
cachaient parmi leurs feuilles luisantes de grosses baies en
cuir de Cordoue. Plus loin, je cueillis l'une des poires qui chatoyaient
à la lumière
comme des pendeloques suspendues aux branches des arbres.
Avec jouissance je mordis dans cette chair blonde, exquise,
sucrée !
— Quelle peine j'ai prise pour obtenir de beaux légumes !me
confia mon père. Viens voir !
Nous empruntâmes une allée ombragée pour nous rendre au potager.
En guise de salut et de paix, les aubergines baissèrent vers
le sol leurs massues oblongues, vernies de violet sombre. Les potirons
posèrent à terre leurs bonnets de sultan. Revêtues de
tuniques vert céladon, les courgettes firent la révérence. Les navets
remontèrent pudiquement leurs collets d'améthyste sur une
peau laiteuse. Que leur répondis-je ? Je serrai seulement les
doigts lisses et tendres des concombres, puis j'allai boire en guise
d'apéritif l'eau du ruisseau qui frissonnait au milieu du jardin.
— Brelé Ikhala,
le déjeuner est prêt ! cria Maman.
Nous la rejoignîmes, nous assîmes sur l'herbe puis nous dégustâmes
des dolmês, des feuilles de vigne farcies.
Pour la sieste,
je choisis un micocoulier à cent mètres des enfants qui jouaient
avec gravité. Je m'allongeai. Une paix champêtre submergea
mon coeur, et je m'abandonnai à une langueur toute
— Icho ! Que t'arrive-t-il,
me demanda Maman, inquiète.
— Un serpent horrible, là-bas..., lui répondis-je.
— T'a-t-il piqué par malheur ? reprit Ouarina
pleine d'effroi.
— Non ! Mais il faut tuer ce sale reptile tout de suite
!
— Tu dis des sottises, bougonna Papa. Supprimer le gardien
de ce jardin !
Puis, changeant brusquement d'humeur il éclata de rire.
— Quel poltron, mon Dieu ! Ce serpent n'attaque jamais personne.
Il est inoffensif et de très bon augure. Il éloigne les voleurs,
les autres bestioles, et les mauvais esprits ! Cherche-lui
donc un nom !
Je ne sus que répondre. Je revis souvent le serpent, seigneur
de nos terres. Je m'habituai à sa présence gracieuse, tranquille
et douce. Je l'appelai Koma, ce qui veut
dire "noiraud ".
La fête de la Chéra à Sanate
Piloté par l'oncle Mansour, au bout de
dix minutes, j'atteignis
ces gorges sauvages dont les falaises s'élevaient à trois
cents mètres de hauteur. La rivière Robara
les traversait en murmurant.
Des chênes, des grenadiers, des figuiers, des peupliers
ombrageaient notre chemin. Je frôlai une cascade qui se
haussait, tel un serpent d'écume verte, sur le croissant de sa queue.
Son souffle humide et puissant m'effleura les joues. Un peu
plus bas, sifflait une autre cascade. Toute chancelante, elle allait
se lover parmi les rochers bleu marine disposés en gradins.
Pendant que les gars se préparaient à l'épreuve, je grimpais
visiter
les grottes perdues au creux de la falaise. Surpris, j'y découvris
des centaines de chauves-souris. Elles pendaient aux plafonds,
les museaux pointus, les oreilles soyeuses et les ailes d'organdi
transparent, repliées sur leurs ventres et leurs flancs. Je pensai
avec une frayeur ridicule qu'au crépuscule, ces ombres,
ces oiseaux des défunts, comme on les appelait, sortiraient
de leurs cachettes et survoleraient mollement Behoaré
!
Zakho (cliquer sur la miniature)
Le premier coup de fusil résonna dans ces gorges pareil à un
coup
de canon. Je redescendis vers les compétiteurs. La lutte fut
ardente. Au bout d'une heure, l'oncle Mansour
remporta la victoire.
Un sentiment de fierté m'illumina ! J'embrassai le meilleur
tireur de Sanate, puis je sautai dans
la nappe d'eau formée
par les cascades et nageai un moment.
Au milieu de l'après-midi, clair et chaud, nous rentrâmes
tous
au village, et nous nous dirigeâmes vers l'église. Assises sur
les rebords de l'immense terrasse, à l'ombre du clocher en escalier
surmonté d'une croix, quelques femmes endimanchées nous
attendaient en papotant. Le carillon, joyeux et fou se mit à virevolter.
Le curé Matty récita les prières du jour
et entama
un hymne mariai, Bchima de Baba, qui fit
vibrer toutes les
âmes. Il invita les fidèles à baiser l'icône de la Vierge et à offrir
leur obole, une pièce d'argent. Après les prières, les réjouissances
! Des paysannes présentèrent les plats qu'elles avaient
préparés à la maison. Elles les disposèrent en trois cercles
: l'un pour les hommes et leurs invités kurdes et arabes, venus
apporter le rayonnement de leur présence, le second pour les
enfants, le troisième pour elles-mêmes. Au signal du maire, l'assemblée
commença à manger. Danses et chants rythmèrent, bien
sûr, la fête qui se prolongea tard dans une allégresse idyllique.
A l'aube, l'air de la montagne retentissait encore de cris,
de refrains jetés à toute volée par les petits et les grands, Ah !
les jolies promenades que je fis encore,
de fleurs en fleurs,
et de joies en joies !
Une pierre célèbre
Peut-être les montagnes atteignaient-elles leur paroxysme de
beauté
en septembre, quand le soleil attiédi s'attardait sur les pentes
boisées. Un vent roux ébouriffait les houppes brunes des
chênes et les chevelures tâchées de fauve des noyers. Le ciel passa
du bleu transparent au gris pâle. Les premières pluies
tissèrent autour du village un épais voile de mousseline. La Nhéra
gonfla, déborda légèrement. Les longs pinceaux ocellés
de jaune et de rouille des peupliers qui bordaient ses berges
baignèrent dans l'eau. Puis le soleil rebrilla.
Mille marbrures
aux teintes de soufre, de brique, d'incarnat, d'améthyste
montèrent aux pommettes des vignes. Les jardins où
je courais pour la cueillette des fruits s'illuminaient d'une même
flamme pourpre, violette. L'incendie me toucha et mon coeur
flamba pour l'automne qui me jouait si bien sa symphonie
en or majeur !
(photo ekurd.net)
L'autre moitié, passée derrière les rochers, guettait
les bêtes, prête
à tirer. Souvent le soir, Youssef, fort satisfait, nous ramenait un
quartier de capiteux gibier. Maman nous cuisinait de savoureuses brochettes.
Mésopotamie, paradis des jours anciens,
édition l’Harmattan, Paris, 1996, Chapitre XX, page 171.
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